Montesquiou
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Les deux Ecoles Sassanides de pensée et de comportementLe tournant de l’éducation Perse au VIe siècle
dimanche 17 septembre 2006, par Raham ASHA
Le présent article tente d’exposer brièvement le tournant que représenta le passage à la dernière étape dans l’histoire de l’éducation et la construction idéologique des Perses, qu’ils nommaient du même mot, frahang, et qui se scinda définitivement au VIème entre la formation des prêtres et celle des laïcs.
A l’origine, il semble avoir existées une éducation sacerdotale, une autre pour les nobles guerriers et les princes, et une destinée aux paysans et aux artisans. Elles étaient toutes tournées vers l’idéal éthique de la société trifonctionnelle, c’est-à-dire le dessein d’être un homme digne (airya-).
L’éducation sacerdotale perso-aryenne est désignée par le terme spécifique d’aθauruna- représentant aussi bien la scolarisation (en Pehlevi hērbedestān kirdan) que l’enseignement au cours de la vie entière. Cette éducation était conçue selon un processus permettant à la fois d’intégrer les jeunes étudiants (aēθrya-) à la première fonction (pištraiš āθrava), et pour y dégager une élite — c’est-à-dire : āθravan- “prêtre-étudiant” ; zaotar- “prêtre libateur” ; et aēθra paiti- “prêtre-enseignant”. Il s’agissait de les former à leur futur rôle de mage-prêtre et leur futur métier de rad-juge : la cérémonie cultuelle et la participation à la vie juridique. Ils n’avaient aucune activité militaire, agricole, artisanale ni commerciale.
A propos du prêtre éduqué digne, un passage de Vīdēvdād dit ainsi :
Alors Ahura Mazdā dit :
Appelle-le prêtre éduqué (āθravanəm), ô juste Zoraθuštra, celui qui durant toute la nuit, étudie la philosophie accompagnée de l’harmonie cosmique, laquelle délivre le l’angoisse, lui donne liberté au pont du juge, lui donne une bonne existence [spirituelle], lui fait accéder à l’existence [matérielle], à l’excellente harmonie de l’excellente existence.
Etudier la philosophie harmonieuse (xratūm asavanəm) est comme étudier la triple science. Il consistait à maîtriser les trois grandes patries de l’Avesta (comme Trayī́ Vidyā́, la Triple Science en Inde) : étiologique (gāθā-), liturgique (haδa.mąθra-) et juridique (dāta-). Le texte et le commentaire du livre avestique appelé le Huspāram-Nask renfermaient des détails de la législation sur l’éducation des enfants et des femmes.
L’éducation de jeunes guerriers et l’instruction de jeunes princes nous sont connues grâce essentiellement à des sources indirectes. Mais depuis une décennie, l’approche de cette institution de la deuxième fonction a été profondément renouvelée. Une nouvelle lecture d’œuvres pehlevis — conservées ou traduites en Persan ou en Arabe — a modifié nos connaissances et interprétations.
Un précieux exemple nous est fourni par un petit texte Pehlevi, Husrō et un Page, traduit également en Arabe : un récit courtois dans lequel les mérites respectifs des bonnes choses de la vie sont énumérés sous forme d’interrogatoire. Dans le prologue, le jeune page, appelé Vāspuhr, décrit les détails de l’instruction qu’il avait reçue. A l’âge prescrit, il avait été mis à l’école (frahangestān) où il avait mémorisé comme un prêtre-enseignant (hērbed) le Yašt (“texte sacrificiel”), le Hādōxt (l’un des livres étiologiques), le Baγān (livre du culte à rendre aux dieux) et le Vidēvdād (l’un des ouvrage juridiques), et il avait entendu, passage après passage, le Zand (“les commentaires”). Il s’était occupé de l’étude des lettres : la grammaire, la poésie, la rhétorique et la philosophie. Il était devenu habile dans l’art d’écrire, de copier et de peindre. Il avait appris encore la musique instrumentale, le chant et la danse. Il maîtrisait l’astrologie et les tables astronomiques. En même temps, il s’était occupé de l’équitation et du polo, de l’art de tirer à l’arc et de manier la lance. Il était parfait aux échecs, au tric-trac et au ašt-pāy (lit. “huit-pieds”). Enfin, il étala devant le roi ses connaissances dans la gastronomie, la parfumerie, l’art de s’habiller, etc.
L’histoire de l’éducation dominée par la technique de l’écriture reflète le passage progressif d’une culture de jeunes issus de la troisième fonction à une culture de scribes. Le scribe était un fonctionnaire tenant les comptes, classant les documents administratifs, rédigeant les ordres, capable d’en recevoir par écrit et par la suite, tout naturellement chargé de leur exécution. Les spécialistes des écritures et les comptables se constituèrent progressivement en classe héréditaire dominant la masse confuse des corvéables, participant plus ou moins directement à l’exercice du pouvoir et apparaissant aux yeux du public comme une classe supérieure. Un enfant né au sein de cette classe était envoyé à une école distincte de l’école pour jeunes prêtres : dibīrestān.
La médecine, l’astrologie et la musique doivent aussi être classées dans la troisième fonction. Bien que la théologie mazdéenne place la médecine de l’âme, se rattachant à la catégorie des prêtres au-dessus du médecin tout court, et qualifie le mąθrō.baēšaza (médication par les formules, procurée par le prêtre) comme la plus médicante de toutes les médecines, la médecine était néanmoins de la troisième fonction.
Dans le livre Dēngird, il est écrit :
Une partie de la médecine rentre dans la fonction du sacerdoce : c’est la médecine de l’âme ; une autre, dans la troisième fonction : c’est la médecine du corps. La décision sur l’expérience acquise et l’autorité du médecin de l’âme sont la fonction du zaraθuštrō.təma (officiant du niveau suprême) quant à la médecine de l’âme, et celle du médecin du corps est la fonction de l’erān-drustbed (le chef des thérapeutes de l’Empire).
Par exemple, Burzōyag — célèbre pour son livre Kalīlag et Damnag [1] — était le médecin en chef du royaume au temps du roi Hōsrō. Dans son autobiographie il écrit ainsi :
Mon père appartenait à la classe des guerriers, ma mère était fille d’une famille distinguée de prêtres… J’étais l’enfant favori de mes parents, et ils se donnaient plus de peine pour mon éducation que pour celle de mes frères. Ils m’envoyèrent donc, lorsque j’avais sept ans passés, à l’école primaire. Quand j’ai appris à bien écrire, j’ai remercié mes parents, et j’ai regardé un peu la science. La première branche de celle-ci à la quelle je me sentis attiré fut la médecine. Elle m’intéressa beaucoup, car j’en reconnus l’excellence, et plus j’en apprenais, plus je l’aimais, et avec plus de zèle je l’étudiais. Lorsque je m’y étais avancé à tel point que je pouvais penser à traiter les maladies, je me mis à délibérer et fis l’observation sur les 4 choses auxquelles aspirent les hommes…
Les scribes, les médecins et les astronomes constituaient une classe distincte de celle des prêtres. Dans le livre Bundahišn — le sommaire des sciences naturelles et de cosmographie telles qu’elles résultaient de l’Avesta et du Zand — il est écrit que « l’astrologie avestique est au-dessus des autres astrologies » — c’est-à-dire celles des astronomes professionnels.
La même distinction était faite entre la musique des justes — c’est-à-dire les prêtres mazdéens — et celle des musiciens. D’après le Bundahišn, le prêtre mazdéen se sert d’un instrument à cordes (la harpe, le luth, etc.) pour chanter l’Avesta. Les princes aussi apprenaient le huniyāgīh (“la musique et le chant”). Dans le livre Ēvēn, le roi Ardašēr écrit ainsi :
Nous savions que l’audition de la musique pousse à rechercher ses compositions, ses mélodies et la beauté de ses exécutions. Aussi, avons-nous permis l’enseignement des instruments musicaux à cordes au chef du banquet et aux autres, de manière qu’ils puissent se passer de musicien de condition humble. S’il n’y en a pas assez, le noble jouera lui-même de l’instrument à cordes qu’il connaît.
La classe spécifique et privilégiée des musiciens et des chanteurs comprenaient trois rangs : les musiciens et les chanteurs les plus habiles ; les joueurs de harpe, d’instruments à cordes ouvertes et de pandore ; le troisième rang avait la fonction d’enseigner la musique et le chant.
Pour les Perses, la vie d’une personne se structurait en 8 âges :
1. Vaccag, petit enfant jusqu’à 5/7 ans. Durant cette période de sa vie, il/elle était formé(e), dans la famille. L’enfant s’initiait à la vie sociale en apprenant les bonnes manières à acquérir, la civilité puérile et l’honnêteté.
2. Abunāyag/kudak, enfant de 5/7 à 15 ans. L’éducation proprement dite ne commencait toujours qu’à 5/7 ans révolus, l’âge où l’enfant était envoyé à l’école. Le livre Vizīrgird ī dēnīg dit que l’enfant de 5 à 7 ans devait aller à l’école primaire pour apprendre des formules sacrées. Ensuite, il commençait à apprendre les autres disciplines.
3. Mērag (μειράκιογ), adolescent de 15 à 20 ans. 15 ans, c’est l’âge auquel l’adolescent entre dans la société. Avesta dit ainsi (Yt 8. 14) :
C’est l’âge auquel, pour la première fois, le garçon revêt la ceinture (rituelle), l’âge auquel, pour la première fois, le garçon est doué de force offensive (= peut prendre l’initiative dans les combats), l’âge auquel, pour la première fois, le garçon l’érection.
L’âge de 20 ans marquait la fin de l’instruction physique et intellectuelle dans les écoles, c’était l’âge auquel le jeune était examiné par les sages.
4. Rēdag/javān, jeune homme de 20 à 30 ans. 20 ans, c’est l’âge auquel, pour la première fois, le jeune paysan ou artisan paie ses impôts, et le jeune guerrier sert dans l’armée.
5. Purnāy/dādmeh, homme fait de30 à 50 ans.
6. Han (< hana-), l’homme âgé de 50 à 70 ans. A 50 ans, l’homme (guerrier) déposait ses armes. AV. niδāsnaiθišəm signifie “déposant les armes”, ou d’après Xenophon, “celui qui a passé l’âge de porter les armes”. A 50 ans, l’homme de la 3ème fonction ne payait plus d’impôt, car c’était pour lui l’âge de la retraite.
7. Zaurura-, vieillard de 70 à 90 ans.
8. Et enfin, pairištā.xšudra, lit. “[celui] dont la semence est épuisée” !
La pédagogie de l’Antiquité perse connaissait un grand conservatisme. C’est avec le règne de Hōsrō ī Kavādān que s’ouvrit la dernière époque du frahang (“culture et éducation”) en Perse. Nous ferons précéder la description de cette phase par quelques remarques sur le tournant dans l’histoire culturelle du monde grec.
Quelques mots nous suffiront pour raconter l’adieu à l’Antiquité hellène païenne qui commença à la fin du IVème siècle : la bibliothèque du temple de Sarapis est détruite en 391 sur ordre de Cyrille, évêque d’Alexandrie. Théodose interdit les cultes païens en 392. L’école philosophique d’Alexandrie se perd dans l’école d’Athènes. Mais Proclus mort, l’école d’Athènes va aussi périr : les vexations du pouvoir, les privilèges des chaires violés, leurs biens confisqués, la liberté d’enseigner suspendue, limitée, enfin abolie par un décret de Justinien en l’an 529.
Le christianisme avait d’abord apparu en Perse comme une religion d’étrangers, ne recueillant de succès réel qu’auprès des non-mazdéens et des exclus.
Toutefois, à l’intérieur du mazdéisme se dégagea une doctrine de la multitude et du vulgaire apportant le bouleversement de l’innovation et introduisant confusion et désordre en s’appuyant sur les insatisfaits, les déclassés et les révolutionnaires avant la lettre, ce que les modernes appellent le communisme mazdakite. La mesure (peymān) que le roi Hōsrō proclama d’abord n’était point cette indifférence du pouvoir temporel telle que nous la concevons aujourd’hui, consistant à préserver la paix publique en protégeant tous les cultes, sans en préférer aucun. La mesure de Hōsrō implique le maintien de l’état à l’éclectisme, ne laissant aux “modernes” qu’une liberté douteuse, qui sans aller jusqu’à l’oppression, détermine une inégalité dans les droits. Il réservait toutes ses faveurs pour les anciens (les Mazdéens, les Hélènes, les Hébreux, et les autres) qui étaient demeurés fermes dans leurs croyances.
Par exemple, une notice de Procope raconte qu’en 544, Hōsrō exempta les habitants de Harrān de payer tribut parce qu’ils avaient conservé l’ancienne religion.
Dans le traité de paix conclu avec l’empereur Justinien, il obtint pour les philosophes néoplatoniciens exilés, le retour libre dans leur patrie : « Il faut que ces hommes-là, retournant à leur patrie, puissent y vivre selon leur choix, sans crainte, le reste de leur vie, sans être contraints de penser quoi que ce soit qui pourrait être en contradiction avec leurs opinions ou de changer les croyances de leurs ancêtres. »
Hōsrō se tourna contre une partie des mages qui donnaient une nouvelle interprétation du mazdéisme et voulaient entraîner les laïcs dans leurs querelles pour diviser les hommes, non plus par les conditions et les fonctions, mais par les doctrines. Alors, il convoqua les sept grands mages du royaume — Māhdād, Šābuhr, Dādohrmazd d’Ādarbāyagān, Ādarfarrōbay, Ādarbād, Ādarmihr et Baxtāfrid — et conclut un pacte avec eux : « Le prêtre doit enseigner l’Avesta à tout le monde mais ne peut enseigner le Zand qu’à des enfants de la classe des prêtres. »
Que signifie exactement ce pacte ?
Dès lors, les prêtres (moγān) ne devaient plus franchir la distance qui les séparait avec les laïcs (vehān). L’Avesta réunit : il y a des formules à réciter et de liturgies à accomplir. Tandis que le Zand (“commentaires”) divise. Chaque fois que les discussions théologiques touchaient les laïcs, elles créaient d’ardentes querelles qui introduisaient dans le monde des causes de guerre jusqu’alors inconnues, et divisaient les hommes par les doctrines, comme ils l’étaient autrefois par les intérêts, les lois et les mœurs. Alors, d’après ce pacte, toutes les discussions théologiques devaient rester dans les cercles des mages et dans les écoles théologiques (hērbedestān). L’école des scribes (dibīrestān) se libèra de l’autorité constamment réaffirmée des mages — le scribe, le médecin ou l’artiste ne s’exerçaient plus dans leur ombre pour ainsi dire.
Il existait deux systèmes d’écriture pour rédiger les textes relatifs à la religion :
dēn-dibīrīh, pour écrire l’Avesta ;
hām—dibīrīh, pour écrire le Zand.
Interdire le Zand aux laïcs, c’était aussi interdire l’écriture par laquelle le Zand s’écrivait.
Dans les écoles des scribes, on se servait d’autres systèmes d’écriture :
vaštag-dibīrīh, cursive, pour inscrire sur les tablettes, les seaux, etc.
fravardag-dibīrīh, pour écrire des lettres.
nēm- vaštag -dibīrīh, demi-cursive, pour écrire les autres textes.
Une notice conservée dans le dictionnaire géographique de Yāqūt nous fait savoir qu’à Rēv-Ardašēr, petit canton du district d’Arragān, il existait à l’époque des Sassanides, un corps de nombreux écrivains qui enregistraient au moyen d’une écriture appelée [nēm-]vaštag les choses relatives à la médecine, à l’astrologie (l’astronomie) et à la philosophie.
Ces deux écoles représentaient alors deux formes d’éducation : l’une, d’un grand conservatisme, s’appuyant exclusivement sur la connaissance de l’Avesta et des rites qui impliquent la récitation de formules avestiques ; et l’autre, d’esprit libéral, accueillant les autres cultures.
La division des Parsis actuels de l’Inde, en dastōr (“prêtre”) et behdēn (“laïc”), ne diffère guère du modèle antique de la société perse, tel que nous le trouvons dans les textes pehlevis. On voit le même contraste harmonieux entre le conservatisme concernant les liturgies et les rituels et l’ouverture d’esprit quant à la littérature, l’art et la science.
P.-S.
Ce texte est une adaptation de la conférence donnée à l’Université de Nanterre le 5 juin 2006 (Rencontre à la mémoire de Kasra Vafadari).
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