Doni
Modérateur

Inscrit le: 25 Sep 2005
Messages: 4361
Localisation: Ici et la-bas
|
| Lun 23 Jan, 2006 4:49 pm La civilisation de Jiroft sort de l'ombre en Iran |
|
|
| Citation: |
La civilisation de Jiroft sort de l'ombre
Deux mille pièces archéologiques saisies par les douanes iraniennes livrent les secrets d'une culture méconnue vieille de 5.000 ans
par ISABELLE BRISSON, publié dans le Figaro le 4 octobre 2003
On ne sait pas grand-chose d'eux: il y a environ cinq mille ans, les habitants de Jiroft, dans la province de Kerman au sud-est du plateau iranien, produisaient des vases et des objets courants richement décorés. La découverte d'un grand nombre des pièces appuie la thèse d'une origine iranienne de la civilisation moyen-orientale, selon Jean Perrot, ancien directeur de la mission archéologique française à Suse. Ce matériel archéologique récemment saisi par les autorités iraniennes est issu de fouilles clandestines. Il a été consigné en Iran dans un catalogue établi par le professeur Yousef Midjidzadeh. Les Dossiers d'archéologie (N° 287, octobre 2003, éditions Faton) consacrent leur dernier numéro à son inventaire qui fera ultérieurement l'objet d'études scientifiques plus détaillées.
"Un véritable tremblement de terre pour les archéologues", s'enthousiasme Jean Perrot, directeur de recherche honoraire au CNRS, qui a dirigé la rédaction de l'article dans le dernier numéro des Dossiers d'archéologie. "Grâce à ces objets datés du IIIe millénaire avant J.-C, il y aura désormais un avant et un après-Jiroft." Le scientifique est formel : l'origine iranienne de cette découverte bouleverse notre vision de l'histoire. Le monde sumérien, plus à l'ouest, dans le croissant fertile de la Mésopotamie (dans l'actuel Irak), ne serait pas le point de départ unique des civilisations. Une affirmation audacieuse qui ne manquera pas d'alimenter le débat entre spécialistes. Deux mille pièces magnifiques (objets en métal, en marbre, en lapis-lazuli...), vestiges de cette mystérieuse culture de Jiroft, ont été extraites en fraude depuis environ cinq ans. Ces objets - parmi lesquels deux cents vases décorés en chlorite, une roche vert tendre facile à graver - étaient enfouis dans un grand cimetière qui s'étend sur une quarantaine de kilomètres sur les deux rives de la rivière Halil Roud. Ce sont les douanes iraniennes qui les ont saisis et les ont présentés l'année dernière, dans la cour de la prison de la ville de Kerman, au chercheur iranien Yousef Madjidazeh. Le service archéologique officiel a, depuis, entrepris de fouiller un secteur de 400 km par 300 km, riche de centaines de sites. Difficile, avertit Jean Perrot, d'établir des liens entre les différents objets de la collection. Cependant, ils sont tous estimés comme datant du IIIe millénaire avant J.-C.
Ces trésors constituent-ils une absolue nouveauté ? Pierre Amiet, inspecteur général honoraire des Musées de France, évoquait déjà en 1986 dans son livre intitulé "l'Age des échanges iraniens (RMN, Paris)" la très forte originalité de cet art qu'il qualifia de "transélamite" et la diffusion dans l'ensemble du Proche-Orient de ces productions de chlorite taillées dans les ateliers iraniens. La collection interceptée par les douaniers et les fouilles éclairent cependant d'une lumière nouvelle cette culture de Jiroft, pratiquement ignorée jusqu'alors. Il y a cinq mille ans, à la fin de "l'Optimum climatique" très pluvieux, le temps est devenu plus sec dans la région. Le palmier dattier est probablement descendu s'installer le long des fleuves en Mésopotamie et dans le sud-est du plateau iranien, jusqu'à Jiroft, situé à 600 mètres d'altitude au milieu de sommets hauts de 4.000 mètres, indique Martine Rossignol-Strick, directeur de recherche honoraire au CNRS. Voilà pourquoi cet arbre apparaît sur les vases ainsi que d'autres buissons constituant la végétation de la région, vraisemblablement identique à celle d'aujourd'hui.
La richesse de ces hommes de la province de Kerman venait probablement de la production agricole. Ils effectuaient vraisemblablement des échanges en passant par le détroit d'Ormuz, distant de moins de 200 km. Et le pays était traversé par la route du lapis-lazuli ou du cuivre qui, d'Afghanistan, était acheminé vers la Haute-Egypte par le contournement de la péninsule arabique. Dans la cuvette de Jiroft, deux murs en terre sèche de neuf et quatorze mètres d'épaisseur indiquent l'existence d'une ville fortifiée entourant des bâtiments. Deux plateformes également mises au jour laissent penser que c'est peut-être là qu'il faut situer l'origine des ziggourats. Connu dans les récits bibliques sous le nom de "tour de Babel", ce monument est considéré par la plupart des archéologues du Moyen-Orient comme un élément fondamental mésopotamien. Sur les vases, cette tour ancienne est surmontée d'une ou plusieurs cornes qui en marquent le caractère divin.
Au troisième millénaire, dans cette période qui précède l'écriture, les croyances commencent en effet à se mettre en forme. Certaines forces sont favorables, d'autres, sources de souffrance et de mort. Des hommes présents sur les vases en compagnie d'animaux domestiques représentent ce qui est bon. Le danger pour eux vient du scorpion et des serpents. La situation se renverse quand l'homme est revêtu d'une parure protectrice. Les forces bonnes, mauvaises ou neutres sont clairement identifiées. Interviennent des personnages mi-homme mi-animal aux pouvoirs particuliers, selon une hiérarchie bien précise des puissances surnaturelles. Les icônes divines font leur première apparition, mais aucune représentation donnant la forme de l'homme à la divinité n'existe encore. "Nous sommes en pleine évolution de la pensée", indique encore Jean Perrot. "Les hommes qui ont élargi leurs horizons sont obligés de se replier pour des raisons climatiques. Ils imaginent une force transcendante pour maintenir l'ordre et se montrent pour la première fois capables de conceptualiser." Pour en savoir davantage, il faudra attendre les résultats de l'exploration de villages et de villes épargnés par les pillards et les trafiquants, en cours sous la direction de Yousef Madjidzadeh, chargé en Iran du programme Jiroft. |
|
|